Tout d'abord, il faut bien noter que B. a toujours été un garçon très propre. Depuis le CE2, je ne l'ai jamais surpris en flagrant délit de goûter écrasé au fond du cartable ou d'encre sur les doigts, ni bien plus tard, lorsque nous avons loué ensemble un appartement avec O., de vaisselle dans l'évier ou de chaussette sale sur la moquette. Monsieur ne plaisante ni avec l'ordre, ni avec l'hygiène. Alors sa salle de bains, autant vous dire que c'est nickel chrome. Je n'ai pas été la dernière à le chambrer sur son côté maniaque, et c'est même cette différence de tempérament entre lui et nous qui a, en partie du moins, fait péricliter notre joyeuse colocation d'étudiants. Nous sommes restés les trois inséparables du CE2, B., O. et moi, à ceci près que, comme quand nous étions enfants, chacun habite chez soi, et nous nous attendons sur le quai du métro soir et matin.

Revenons-en donc à cette salle de bains. La mienne ayant subi une inondation, suite au débordement de la baignoire de la voisine du dessus, je me suis installée chez B. le temps des travaux de remise en état. Ça avait un petit goût de comme au bon vieux temps, quand nous avions vingt ans et que nous donnions des récitals face au miroir, tout en nous brossant les dents... Ça avait de la gueule, nos concerts, fallait voir ! Entendre, surtout, mais aussi voir : trois énergumènes à la bouche mousseuse et pleine de dentifrice, chantant à tue-tête des tubes révolutionnaires tels que Ho hisse dentifrice ! En avant brosse à dents ! Inutile de préciser que B. avait un talent hors pair pour conserver le dentifrice dans sa bouche, alors que O. et moi, nous en mettions partout. Ah, c'était le bon temps...

Donc, dans la salle de bains de B., la semaine dernière, il y avait une drôle d'odeur. Pas mauvaise, mais étrange. Douceâtre. Alors que l'appartement de B. se caractérise plutôt en général par la fraicheur citronnée de ses produits d'entretien biodégradables (très propre, vous dis-je, et ce jusqu'au bout des convictions !). Puis des traînées, sur le carrelage étincelant, d'une couleur terne et indéterminée. B. était dans tous ses états, vous vous en doutez. Au début, je l'ai chambré : Ah tiens, tu ne m'avais pas dit que tu faisais un élevage de limaces...

Mais au fond, je me suis mise à gamberger moi aussi. On a beau être rationnel, adulte, passer ses journées à traquer la peur (nous sommes chasseurs de panique, tous les trois ; notre petite boîte est florissante, nous formons une équipe solide, et même le gouvernement fait parfois appel à nous, c'est vous dire), quand l'inexplicable s'installe chez vous, ou du moins chez votre meilleur-vieux-pote-inséparable-collègue-du-CE2, on n'en mène pas large. On a fini par appeler O. - il ne manquait que lui, et il est arrivé avec armes et bagages, c'est-à-dire pyjama-brosse à dents, prêt à camper et à prendre son tour de garde pour résoudre ce mystère.

Le lendemain il tenait le coupable. Mais il fallait le voir pour le croire. Sa stratégie était imparable. Il a toujours eu ces atouts-là, à la fois fin stratège et débrouillard ; déjà au primaire c'est lui qui trouvait les astuces pour communiquer discrètement sans attendre la récré, ou pour détourner l'attention de la maîtresse quand il y avait des bêtises à faire. Ce qu'on en a fait, dans cette école !

Bref, O. s'était enfermé seul dans la salle de bains que B. venait de réastiquer pour la troisième fois de la journée, et avait observé attentivement la trajectoire de ces traînées, puis reniflé chacun des produits présents dans les flacons, les tubes, les aérosols, jusqu'aux jolies savonnettes d'invités bien emballées (encore un article qu'on ne trouvera jamais que chez B., soit dit en passant). De ces observations il avait déduit l'endroit exact où placer le piège, et la nature de l'appât à employer.

Quand B. s'est levé, matinal, le lendemain, il a poussé, en même temps que la porte de la salle de bains, un cri affreux. Nous avons accouru, moi, inquiète, O., prudent mais presque triomphant. Un splendide boa constrictor, de la plus belle espèce, s'était emmêlé les anneaux dans le filet tendu par O. entre la bonde de la douche et... le verre à dents. Le plus étonnant, voyez-vous, ce n'était pas tellement sa présence, dans la salle de bains d'un petit appartement situé dans une ville au climat tempéré... non, le plus étonnant, c'est qu'il était pourvu d'une trousse de toilette, dont le contenu s'était répandu à terre : tout y était, de la crème de beauté au miroir grossissant, sauf brosse à dents et dentifrice. Ce boa très soucieux d'hygiène, lui aussi, avait choisi la salle de bains la plus nette de la ville pour y faire ses ablutions. Ayant perdu sa brosse à dents, il en avait emprunté une dans le tiroir à pharmacie – B. faillit hurler de nouveau à cette découverte - mais promettait de la remplacer dès que possible !

B. s'est alors étrangement apaisé. Je vois que vous êtes un boa très propre et bien élevé, et je me suis aperçu cette semaine que la compagnie m'avait manqué. Il est hors de question que je me remette en colocation avec mes amis qui sont sales – ici un geste englobant le petit tas de mes culottes de la semaine et ma serviette en boule sur le bord du lavabo, et un regard d'assentiment écœuré dans les yeux du serpent – et bordéliques. Mais si vous le désirez, je suis prêt à partager mon appartement avec vous, et cette brosse à dents, je vous la donne !

O. et moi nous nous sommes regardés, effarés. C'était bien la première fois que B. nous préférait un autre être vivant. Seule son obsession de la propreté nous avait séparés, nous les inséparables, et voilà qu'un baveux boa venait s'immiscer entre nous ! L'animal a dû percevoir notre sentiment, car il nous a gratifié d'un large sourire – si tant est qu'un boa puisse sourire, en tout cas on voyait bien l'éclat de ses dents ! - et nous a assuré qu'il n'avait nullement l'intention de prendre notre place. Très poli, en effet.

Et c'est ainsi que depuis quatre jours, nous sommes quatre à l'agence Traquefrousse. Le boa fait une très bonne mascotte. Notre carnet de commandes explose, et nous avons déjà reçu trois propositions de sponsor de la part de fabriquants de brosses à dents. Notre affaire marche du tonnerre, et nous sommes plus que jamais inséparables, B., O. et moi A., et notre ami boa.

Ceci est ma participation (bien tardive) au sablier de printemps organisé par Kozlika, amorce 2 choisie par Elisabeth et provenant de chez Matoo...