La bonne heure est-elle celle où nous sommes prêts à le prendre, frais et dispos pour le savourer ? Ou bien celle où, fourbus, usés, vidés par une vie ou morne ou difficile, nous avons bien besoin de lui ?

J'en ai vu, des bonheurs qui se faisaient attendre, du bonheur désiré, espéré, invoqué, parce que sans lui c'était intenable ou à mourir d'ennui. J'en ai vu débouler, des bonheurs par paquets, s'accumuler comme un trop-plein alors que l'on n'attendait rien.

Le bonheur attend son heure qui n'est pas forcément la nôtre. Rien ne sert de courir, l'essentiel est de s'en saisir, ou du moins le laisser glisser doucettement sur notre vie. Qu'il soit une tarte tatin qui ensoleille une après-midi grise et qu'on déguste en laissant fondre, une petite brise chaude et légère sur nos épaules nues, qui fait frémir et ciller nos paupières, ou simplement une course effrénée et secouée de rire, au terme de laquelle on s'écroule hors d'haleine, le bonheur est cette impalpable chose qui illumine nos plaisirs, imprévisible souffle qui ne peut pas se décréter.

Quelle que soit l'heure, toujours prêts, il faut le prendre; le prendre comme on prend son parti, déterminé et libre, sans hésitation; comme on prend son train, en s'installant pour observer les paysages et nos compagnons de voyage; comme on prend son journal, curieux de ses promesses et du monde qui va; comme on prend son premier café, sans réfléchir le temps des premières gorgées; comme on prend le matin le temps de savourer le jour naissant parce qu'aujourd'hui, je me suis levée de bonne heure...